vendredi 11 mai 2007

LES CAROTTES SONT CUITES

Résumé de l’épisode précédent :
A quelques jours du premier tour, le colonel Moustache est envoyé à la recherche de Vladimir Berlusky, alias le Grand Chef, qui, déprimé, ne veut plus accéder à la présidence et se réfugie dans un bordel d’Acapulco. Alors que l’agent secret est sur le point de le convaincre, le candidat se fait enlever par des mafieux. Moustache décide alors de prendre la place de son supérieur hiérarchique afin de sauver la France… le soir des résultats du premier tour, c’est lui, savamment déguisé, qui est à la place du Grand Chef.

C’est marrant comme y sont tous à mes pieds….
Même Prucheaux, surtout Prucheaux ! Et le commandant Gérard, y me sert des « Sa majesté » en veux-tu, en voilà. Faut dire que le Grand Chef il aime bien qu’on l’appelle « Sa Majesté ». C’est à croire que tous les petits ont cette envie de se faire agrandir les capacités. Plus leurs sujets font des courbettes raz l’parquet, plus y se sentent importants. Moi, en tant qu’homme de l’ombre, ça me touche pas tant que ça. Je préfère faire mon bizenesse de mon côté, tranquilou tranquilou. Moi, me prendre pour l’empereur ? A quoi ça me servirait ? Et puis d’abord j’ai toujours la main sur mon flingue, pas besoin d’inventer de nouvelles poses si vous voyez ce que je veux dire. Faut dire qu’y sont nerveux Prucheaux et Gérard, y zont hâte d’en être au 6 mai au soir, pour avoir les coudées franches. Car c’est bien ce que le Grand Chef nous a promis, ou plutôt ce que je leur ai promis vu que c’est moi le Grand Chef maintenant… Carte blanche aux sévices secrets pour rétablir l’ordre et pour faire un peu revenir l’envie de travailler à ces veaux de français.

Bon, j’en étais où moi ? Ah, oui, le lendemain du premier tour. Le dimanche soir, après mon super discours où j’ai donné mon programme : « La France au dessus de la Raie Publique ! », j’me suis bu quelques coupes de champagne avec les potes. Pas mal. Le maire de Bordeaux était là aussi. Il avait le nez plein d’coke le con. Y m’a invité aux putes.Qu’est-ce qu’on s’est marré ! des blacks, dans le 93, de celles que tu ramasses en bagnole et que tu laisses sur le parking du Mamout, sans les payer, rien que pour rigoler. Je lui ai promis un ministère, l’écologie ou un truc comme ça. On verra bien.
Par contre, et là je m’en suis rendu compte le lendemain matin, être Grand Chef, c’est pas rigolo. Faut se lever tôt, qu’on aie la gueule de bois ou pas, faut êt’ prêt pour les interviews des journaleux, faut prend’ l’avion pour aller rendre visite aux beaufs de Franche Comté pis faut se farcir le repas du lobby des vendeurs de crevettes à Plouenec. Bonjour la consommation d’Alca Zeltzer. Devrait y avoir un sponsor Alca pour cette campagne. Enfin bon. Retournons à nos veaux.

C’est marrant ça. Le lendemain de la bourrasque électorale j’avais un rencard avec Jules Duchtong, mon responsable de l’opinion. Bon, son rôle est simple : avant l’grand soir, c’est lui qui m’dit ou qui z’en sont les Français et après l’six mai ben, c’est lui qui contrôlera ce que pensent les Français (et les moins Français et les pas Français du tout, ça on aime bien savoir ce qui pensent des fois qu’y voudraient fout’ des bombes).
Bon voilà typas c’qui m’dit Duchtong :
« - Mon grand Cher, on peut considérer que vous avez déjà gagné.
- Et pourquoi ça ? que j’lui rétorque
- Ben voyons, savez po ? Gadez don un peu comment qu’est la situation :
Premièrement vous avez tous les droitiers avé vous. C’t’un fait. Ensuite tous les extrême droitiers (c’t’un deuxième fait)
Après, presque tous les centristes, y sont cons y s’disent centristes mais on sait bien qu’entre la chienlit et vous, c’est vous qui choisiront, y s’font mousser c’est tout. Ouais, d’accord mais les aut ?
Les zaut ? Ben justement. Gadez un peu. Eux, c’est sûr, vont pas voter pour vous. Mais vous avez déjà gagné. N’oubliez pas qu’on est dans un pays d’réacs mon grand chef ! J’mexpique : De ceux qui votent chez l’officiel du spectacle de gauche ben, y en a plus de la moitié qui préfèreront, le jour où ça chauffera, se ranger à vos côtés plutôt que d’vous affronter. Ben y préférerons vous suivre que de laisser des hordes de jeunes cramer leurs bagnoles, Comprenez ? La sécurité avant tout mon chef. Ce que vous avez toujours dit. Ce qu’y zont toujours dit. Et pis ceux qu’on pas d’bagnole, y rêvent d’avoir un crédit pour pouvoir se la payer leur caisse. Donc, la peur du revolving impayé, c’est là dessus que vous misez et c’est très bien. Le jour où vous voudrez leur en fout’ plein la gueule y z ‘en redemenderont, la bouche ouverte. Z’êtes fort mon Grand Chef. En plus de ça vous avez coudées franches, y sont tous allés voter comme des moutons. Zêtes légitimisité mon Grand Chef . Faites comme chez vous. Pourront plus rien dire après. Vous aurez été élu DE MO CRA TI QUE MENT ! La France est avec vous mon Chef, tout est prêt. Veulent un chef, avec des vrais couilles, il les auront ces couilles ! Et au cul sifaut ! Veulent quelqu’un qui décide à leur place….ils l’auront, ço, ils l’auront ! Allons zenfants ! Qu’un sang impur !
Bonne chance mon Chef. Allez j’y vais, j’ai un Ipsos sur le feu. »
M’a revigoté ce con. L’a raison. C’est moi l’chef, ou plutôt l’grand chef mais bon c’est moi qui peux tout. JE SUIS LE MAITRE DU MONDE en quelques sortes!!!!!!!!!!! Dans deux semaine je mangerai chez George à Washington. Vladi me servira du caviar en compagnie d’hôtesses sibériennes de meilleur choix. Finalement ça doit pas être mal d’être président… J’m’amuserai bien j’en suis sûr.

Pendant ce temps là, aux sévices secrets, ben, y commençaient à s’inquiéter un peu sur le sort de Moustache, c’est à dire de moi. Je leur ai raconté une histoire tarabiscotée qui affirmait que je m’étais fait dessouder par les lascars aux Kalash à Acapulco lors de ma libération à moi, le Grand Chef mais ça avait pas l’air de convaincre Prucheaux. Il le connaissait, le colonel, enfin moi, y savait bien qu’il en fallait plus pour le mettre au placard. L’avait un doute et je le voyais mais je faisais comme si de rien n’était. Je continuai ma petite campagne, plein de paquerettes dans la tête et plein de roses dans le cœur. Enfin, non, pas trop des roses dans le cœur quand même, faut pas déconner. J’me préparai au grand débat avec ma concurrente. J’me demandai, comment convaincre les Français ou, du moins, ne pas les faire rennoncer, à voter pour le Grand Chef, ou, plutôt, pour moi. C’est là que j’eus une idée de génie : leur promettre, à tous, des lunettes Aflelou gratuites (avec monture je vous prie). Avec ça, c’est sûr, je partais gagnant sur celle qui marchait sur mes plattes bandes en préconnisant de fout’ tous ces branleurs de jeunes délinquants dans des camps militaires. Le coup des lunettes, regardez y bien, elle y aura jamais pensé.
C’est à ce moment que j’eus des nouvelles de moi, enfin, de Moustache, ou plutôt du Grand Chef, de l’aut quoi : y s’était évadé, l’avait faussé compagnie à ses ravisseurs, s’était fait la malle, et ça m’étonnerais pas qui devrait rentrer sous peu à Paname histoire de reprendre ma place. Merde, je commençais à m’habituer au rôle, aux petites étudiantes de HEC qui, dans les meetings, se mettent au premier rang et sur les T Shirt moulant desquelles je vois rebondir sous leurs formes enjolivées d’innombrables I LOVE GRAND CHEF. Les dîners de campagne avec toujours du digestif, et du meilleur. La p’tite hôtesse, Magali, du jet de campagne, les ordinateurs portables en veux-tu en voilà, les palms, les portables dernier cri, ma tête sur toutes les affiches, ma voix sur toutes les radios, MOI au centre du monde. C’est exactement le contraire de la Moustacherie, toujours borderline, al lado, sur la frange. Toujours à sauver le monde mais en cachette, surtout que ça ne se sache pas. Bon faudrait que je lui en parle à son retour à Berlusky, ptet ben qu’il voudra me laisser la place. En plus, la dernière fois que j’l’ai vu, l’avait pas trop la pêche pour monter sul’poduim.
Dans mon super bureau de Chef, futur TRES TRES GRAND CHEF, j’allumai la téloche : On y voyait mon Grand Chef, déguisé en moi, c’est à dire avec une moustache postiche (très mauvais déguisement faudra lui dire) entouré de journalistes, à Mexico, et qui baraguouinait plein de choses mais, en gros y disait que c’était un agent secret des sévices secrets de Sa Majesté, qu’il ne pouvait donner son nom car sinon y se ferait remonter les bretelles par sa hiérarchie (c’est à dire moi, en somme), qu’il s’était fait enlever par des malfrats mais qu’en fin de compte il avait réussi à se tirer et qu’il raconterait tout à la presse une fois à Paris…A Paris… A Paris… Ces deux jolis p’tits mots résonnaient dans ma tête avec insistance et apiniatreté… « Les vacances sont finies mon grand ».
« Les vacances sont finies mon grand ». Cette phrase que j’avais pronnoncée dans ma tête, elle venait de sortir de la bouche de quelqu’un d’autre, derrière moi. A n’en pas douter, il s’agissait bien d’une voix de femme, d’une voix que je connaissais. Je me retournai, 180 degrés sur mon fauteuil de campagne et là, qui je voyais pas ? Devinez ! Vous me croierez jamais… L’aut’. Celle qui fait rien qu’à m’emmerder. Celle qui veut pas qu’on m’élise moi le Grand Chef pour devenir Sa Majesté. Celle qui voudrait être Sa Majesté à la place de Sa Majesté : La Grande Duduche
ça commence à bien faire cette histoire, j’y pige plus que dalle moi…
« Mais alors, vous êtes amantes, avec le Grand Chef, heu, avec moi ?
- Si ce n’était que ça Moustache, si ce n’était que ça, ce ne serait d’aucune importance…
- - Mais comment savez vous que je ne suis pas, enfin, vous comprenez.
- Je sais tout Moustache, je sais tout, car je suis, je suis
- Nooonnn, c’est pas vous quand même ?
- Si Moustache, elle même, lui même, je suis le NUMERO 897, le méro méro, le boss, le grand duc, le lascar, le kador en personne. Ça vous en bouche une pas vrai ?

Je me prenai un remontant slave de derrière les fagots. Elle aussi. On jeta les verre à la cosaque, elle s’asseilla en tailleur sur mon bureau en cuir ou que Pompidou lui même avait tiré ses premières secrétaires et elle commença à m’expliquer.
« Moustache, vous avez pas mal joué votre rôle jusqu’à maintenant, à part peut-être au niveau de l’alcool, mais personne ne s’est rendu compte que vous n’étiez pas le vrai Berlusky. Par contre ce monsieur revient, et il est bien décidé à reprendre son fauteuil donc faudra le lui laisser, d’accord, mon colonel ? Pas d’entourloupe, hein? Dit-elle en me chatouillant le menton d’un air coquin. Je ne me serais jamais douté que, même au NUMERO 897, je pouvais faire un tel effet.
- Permettez-moi une petit questionnette toutefois madame 897, vous n’étiez pas en concurrence avec moi, heu lui, en somme ?
- Mais qu’est-ce que vous êtes bête mon Colon ! Et ça dit travailler dans le renseignement ! Vous savez bien que ce qui nous importe le plus, à nous, c’est que rien ne change, voire que tout empire… Il est mignon dans sa naïveté…. A quoi je sers, moi, la Grande Duduche ? Ben à faire monter les enchères, c’est tout, rien de plus. De toutes façons c’est moi qui suis au pouvoir, avant comme après, donc je m’en fous. Dans le système raciste de classe on se fout bien de savoir qui est noir, qui est blanc, qui est de gauche ou de droite, l’important, c’est de savoir qui a le pouvoir et l’argent, et c’est mince… T’as pas compris ça encore mon colon ? Elle s’approchait dangeureusement de moi, je ne voulais pas tâcher cette relique de l’ère post soixantuitarde qui me faisait office de bureau mais faut dire que de faire un petit tour de grande roue avec le 897, ça me turlupinait.
Elle me conta ce que je devais faire ensuite : Je devais aller en personne au Bourget pour accueillir ce héros national, ce qui, soit dit en passant, me ferait gagner quelques points dans les sondages. Escorté par toute ma flicaille ambulante, je devais me rencontrer, enfin, le rencontrer, Moustache, ou plutôt Berlusky, à un point précis nommé : Devant l’entrée des chiottes . Là, nous devions en profiter pour nous éclipser dans les urinoirs et nous échanger nos déguisements, Moustache redevenant Moustache et Berlusky redevenant Berlusky. Tout était extrêmement simple. Todo tan simple, The big simplicity in fact…
C’est alors, que, sans n’y rien comprendre, La Grande Duduche, le Numéro 897 disparût, comme dans le meilleur fim de SF, comme ça, en faisant des bidouilles électriques : il s ‘agissait, à n’en pas douter, d’un hollogramme. L’histoire commençait à devenir fachte compliquée…

Sur ce entra le capitaine Scrotum, il venait me chercher pour aller à la rencontre du faux (qu’il pensait toujours être le vrai) Moustache au Bourget. Il était tout exité, comme un lévrier avant sa première course, de revoir son maître. Qu’il est con ce Scrotum des fois… Il a jamais eu de flair. Et dire que ça faisait une semaine qu’il était sur mon dos, comme surveillant général du grand chef…
On se rencontra avec Berlusky comme prévu devant les gogues. Devant les caméras, on se serra la main on se dit qu’on était beau, qu’on avait pas changé etc. Puis, sans qu’on nous voie, tels deux petits amoureux en mal de lieu secret à partager pour nos mamours, on s’éclipsa dans les ouatères. Là, Le Grand Chef me sauta à la gorge, tel un roquet suicidaire sur un Pit Bull. Je le contrôlai sans faire le plus petit effort et, même par terre, terrassé par ma prise de Judo, il continuait de me gueuler dessus. Soit disant, je lui avais piqué sa place, voir sa femme, j’avais voulu jouer au con, on verrait bien qui était le plus malin etc etc. J’essayais de le raisonner en lui rappelant que c’était moi « qu’étais venu le chercher à Acapulco mon Chef » mais rien n’y faisait. Il se calma un peu quand je lui expliquais que c’était « moi qu’avais repris les rennes de votre présidentielle campagne que vous avez bousillée dans un moment de déprime, mon Grand Chef, alors faudrait pas déconner, un peu, et pas non plus voir tout négatif chez l’agent le plus fortiche de Ma Raie Publique tout de même ! En plus de ça grâce à mes discours super bat’ sur les lunettes zavez plein d’avance sur la Duduche, non mais merde à la fin !
- C’est bon Moustache, on verra une fois qu’les veaux m’auront sacré, j’m’occuperai personnellement d’vot’ cas. »
Je voyais déjà les statues dans toute la France: SA MAJESTE BERLULU PREMIER, ROI DES VEAUX
Tout ça ne présageait rien de bon pour ma carrière et je voyais déjà être envoyé en mission en Laponie à –70, rien que pour me faire suer.
Mais passons. Chacun repris son rôle, lui se fit un bon vieux rail de coke sur la lunette des chiottes et repartit à son turbin alors que moi je regagnais ma bonne vieille ombre si confortable, un peu déçu tout de même car je m’étais habitué à la promesse du pouvoir… Je me reposai avec Rosa, ma bonne vieille Rosa que j’avais connue rue Blanche il y a un bon quart de siècle. Ce fameux dimanche, à 19 heures 55, j’allumai le poste minable dans la chambre d ‘hôtel non moins minable où qu’on créchait avec ma blonde. On savait tous, dans ce pays, qui remporterait le tiercé mais comme disait ce con de Desproges: « Les Français sont adultes, ils le montreront dimanche encore en allant faire un tour, un seul tour, au bistrot pour jouer Trouducul dans la Vème ».
En somme, on savait déjà tous quel Trouducul allait gagner, de nos jours y a plus de suspense, qu’on soit aux Etats-unis, en Russie… allez savoir pourquoi, on a perdu les joies d’antan…
20 heures. Bon, ben voilà que la France de la trinité a gagné, je veux dire qu’on a toute la famille : le père, le mentor, Johnny Halliday, le fils, Vladimir Berlusky notre Grand Chef pour des siècles et des siècles et, enfin, le Saint d’Esprit : Jean Réno, mon acteur favori depuis Louis de Funès.Ça pourrait être aussi la France des trois mousquetaires, je veux parler de Bigard, Depardieu et Clavier avec Mireille Mathieu en Milady et, bien sûr vous connaissez D’Artagnan. Enfin une France à ma mesure. Le seul hic, c’est que ça m’étonnerait qu’on ré ouvre les maisons closes. Tant pire, faut savoir faire des sacrifices dans la vie….
J’étais en train de flâner dans mes pensées droitistes tout en me sirotant une liqueur écossaise alors que Rosa me titillait le poinçonneur quand je fus interpellé par la bat’ de caisse qu’il avait mon Grand Chef.

Je le voyais booster dans les rues de Paname dans cette belle bagnole, la mienne en quelques sortes, celle qu’il m’avait piquée car, en fin de compte, sans moi, jamais il aurait été élu ! Rappelez-vous du coup des lunettes. Bon. Je vois passer cette bagnole entourée de motards qui sont là pour flimer son irrésistible montée des marches du podium. La caisse arrive à proximité de la place de la Concorde, là où attendent impatiemment tous les Jules Edouard et autres Marc Antoine l’arrivée de leur poulain. La petite troupe ralentit pour pouvoir amorcer le virage qui va la mener à l’Elysée quand on entend tous un grand cri : « LES CAROTTES SONT CUITES ! » Et là, qui je vois pas ? Un grand clodo tout maigre avec une barbiche et un nez crochu, on dirait un Ravachol croisé avec un Raoul Villain et un Princip. Le type tient dans sa main une de ces vieilles bombes sphériques, toutes noires, avec une toute petite mèche qu’est en train de se consumer. Il la projette en direction de la fenêtre, en plein sur mon chef. Je sers les fesses, Rosa me comprime le pingouin. On dirait bien que cette fois c’est la bonne…

Colonel Moustache

samedi 21 avril 2007

Acapulco entre deux tours

« Merde. Faut pas charier quand même ! »
Telle a été ma réponse quand Mouffeteux m’a signalé le premier janvier dernier, alors que j’étais encore éthyliquement tarabiscotté jusqu’aux amygdales, que le commandant Gérard me mettait en congès forcés jusqu’à mi mai. Officiellement, il s’agissait pour moi de prendre des vacances après mes aventures patagones (que je n’ai pas fini de vous raconter mais ce sera pour une autre occase mes lascars). Officieusement, il s’agissait « de ne pas faire de barouf en période électorale, le Grand Chef n’avait pas besoin de ça, vous comprenez Moustache ? Une bavure à quelques jours du premier tour, ça ferait pas sérieux alors qu’on essaie de se la jouer respectable. Toute la maison connaît vos méthodes et vous savez bien que le commandant, et même Prucheaux, voir le Grand Chef, vous couvriront toujours mais on sait qu’avec vous y a toujours un ou deux cadav’ dans l’placard… »
Le message était clair. J’avais plus qu’à disparaître de la surface de ma mère patrie pour quelques mois… Faut dire quand même qu’y m’a jamais aimé le commandant Gérard (j’utilise ici un pseudonyme pour ne pas divulguer au grand jour les activités extralégales de ce grand nom de la sécurité intérieure). Une rixe à Vladivostok nous a un jour fâché à tout jamais… Tout ça à cause d’Olga, l’agent triple qui zone aujourd’hui en Mandchourie m’a-t-on dit.
Faut pas charier mais y zont charié. Où est-ce que je pouvais bien aller ? Aux Bahamas ? Trop surfait. Pnom Pem ? Pas trop la tête aux commémorations. Je décidai finalement de retourner à mes premiers amours outratlantiques : la terre des cactus et du mezcal, de la tortilla et du piment, de la kalashnikov et du sombrero. J’avisai Bobonne que j’allais acheter des clopes et j’en profitais pour me faire la malle. Je ne prévenais même pas le capitaine Scrotum, paraît qu’on l’avait nommé responsable de la sécurité du Grand Chef pendant la campagne. Antidémocrates de tous poils, méfiez-vous, le capitaine a l’oeil sur vous ! Paraît que notre super candidat ne pouvait même pas aller au p’tit coin sans que son ombre, mon Scrotum, ne l’accompagne et, à l’occasion, lui passe le PQ.
Le 3 janvier au soir, Je prenais le Concorde pour Mexico. Dans l’avion, je tentais de me remémorer mon bilinguisme castillan avec une jeune hôtesse prénommée Pamela. Malheureusement, celle-ci ne parlait pas un mot d’Espingouin et me pris pour un Turc. Les moustaches ? Allez savoir ! Faudra quand même assenir notre compagnie aéronationale un de ses jours de son personnel incompétent.
Je feuilletais les nouvelles en sirotant quelques drinks et en m’enfilant quelques havanes et je me disais : « En fin de compte mon salaud, tu vas pas t’emmerder, t’as droit à plus de quatre mois de vacances aux frais de la princesse. En plus de ça, tu vas pas te farcir leur campagne à la con et toutes les discussions de comptoirs comme les : Pour qui tu votes ? moi c’est Bidule. Et toi ? Moi c’est Machin ! Ah t’es con ! Oui mais si Machin il s’allie avec Truc ben tu vois bien qu’y a une chance que ce soit moins pire qu’avec Bidule alors que, imaginons le cas suivant : tu votes pour Tartampion mais c’est Turlutte que t’as au second tour et dans ce cas, bonjour la porte ouverte à Trucmuche ! Faut voter mon gars, faut voter. » Moi, j’ai toujours préféré le tiercé. Au moins tu sais à quoi t’en tenir. Tu mises sur un canasson. Si y gagne, tu gagnes, si y perd, ben… c’est Bobonne qui te passe un savon. Y a pas plus simple. C’est marrant quand même comme évolue le Français : ado ; il joue à Risk et adulte, ben, y vote. En plus y croit décider de quelque chose ! C’est peut-être ça le plus marrant. Ah y m’font bien rire les gauchos ! Au moins, de not’ côté, on fait front, on est clair, on choisit toujours le pire. Alors que chez eux c’est toujours le moins pire. Y sont cons. Moi, quand je vais acheter un disque, je veux le Piiiire disque, pas le moins pire. On dirait qu’ils vont à contrecœur, aux urnes. Pourquoi ça ? Faudra m’expliquer. C’est eux qui les ont voulues, pas nous. Ils savent très bien que ça marche pas mais ils ont tellement insisté pour les avoir qu’y vont pas risquer d’en changer. C’est un peu comme moi avec Bobonne… mouais, bof. Chais pas. J’crois bien qu’c’est elle qu’a insisté ce soir-là au bal du 14 juillet à Reneaudon. Et puis, sans Bobonne, qu’est-ce que je ferais ? Mon confort, où qui serait ? Le manoir ? Qui s’occuperait des clébards en mon absence ? Et des vigiles ? Et des relations avec les Trudons, ces voisins à la con… Bobonne c’est ma Raie Publique à moi en somme. Pour rien au monde j’en changerai.
J’étais en plein en train de penser à ces choses de la politique qu’une voix trilingue hurla dans les écouteurs Air France pour nous prévennir que Mexico arrivait à grandes envolées. Je me voyais déjà aller me jeter un petit poulqué à Garibaldi. Je tâtais discrêtement la petite Pamela qui me lança un « Voyons mon colon, pas pendant l’atterrissage ! ».
Nous atterissutes et je passais la nuit au Juarez Hutt, l’hôtel le plus proche de l’aéroport. On n’en pouvait plus Pamela et moi, fallait qu’on consomme, on pouvait même pas attend’ un taxi.

Les jours et les mois qui ont suivi ont été baignés dans de la douce insouciance et beaucoup d’alcool. Je me suis RE GA LE mes petits, RE GA LE ! Je ne vous raconterai pas mes aventures, faudrait écrire un roman de 567 pages digne de la Beat Generation. D’où, ellipse.
Je reviens à ma narration quatre mois plus tard, un beau vendredi de la fin avril. Le printemps bourgeonnait dans les juppes mexicaines alors que ma syrhose s’agravait mais je m’en foutais. J’en étais à ma troisième tequila en compagnie de Raimundo, un ami tavernier qui avait ouvert spécialement pour moi le bar Dos Naciones en ce début d’après-midi . Soudain, mon beeper beepa. Message venu d’en haut. Seuls les sévices secrets de Sa Majesté en connaissaient l’existence. Un numéro de téléphone apparut sur l’ecran. Je me rinçais le gosier une dernière fois et renvoyais à ses occupation la serveuse qui avait certainement été un jour miss « décolleté affriollant » et je partais fissa en direction du premier téléphone public venu. Le premier téléphone public ne marchait pas, ni le deuxième, ni le troisième mais le quatrième était le bon. Je composai, anxieux, le numéro. Que pouvait-il se passer d’extraordinaire dans ma mère patrie pour qu’on daigne bien déranger le fleuron de la garde ultra secrète de la Raie Publique ? Au bout du fil, une voix de femme : Rendez-vous dans trente minutes au Motel Paraiso, commune de Tlaplan, numéro 17. Tlalpan, c’était le grand sud. J’étais en plein centre. Fallait se magner. J’appelai Gerardo mon pote de la AFI, le FBI mexicain. Il vint me chercher sur le champs et, pretextant une réunion romantique et collective imminente, je lui fis mettre sa sirène. J’ai jamais roulé aussi vite dans Mexico. A l’avenir j’utiliserai plus souvent mon taxi-cogne. Arrivé à proximité du lupanar, je pretextai une réunion entre hommes pour que Gerardo ne pense même pas à me suivre et je lui laissais un pour boire qui lui permettrait d’organiser sans soucis une de ces petites réunions collectives dont il était si friand.
Je rentrai à pied dans le motel ce qui ne parut pas plaire au gardien. En général, c’est en voiture et discrètement qu’on intègre la place. Havre de paix pour les couples infidèles et jeunes friqués en mal de toit où pouvoir se débaucher, ce motel luxueux était fait de petite maisonnettes à garage où l’on rangeait l’engin à l’abri des regards indiscrets. Je trouvai enfin le numéro 17. Je frappai. Pas de réponse. La main sur mon 9mm, je tournai lentement la poignée. C’était ouvert. Je rentrai. Une obscurité peu accueillante envahissait la pièce. Le temps que mes yeux de linx s’habituent au noir, on alluma la lumière. Je sortis mon pétard et visai la silhouète qui se dessinait sur le plumard. Je rabaissai aussitôt mon arme. Lôvée sur le couffin, une grande blonde fumait une de ces longues cigarettes que l’on voit dans les films noirs. Etait-elle Danoise ? Ukrainienne ? Lituanienne plutôt pensai-je lorsqu’elle se mit à parler : « Colonel Moustache, c’est le commandant Gérard qui m’envoie » Je reconnus l’accent. Elle était Estonienne, j’étais pas loin. « Nous avons un grave problème Moustache. Le monde libre est en danger. » Je pris mon air de grand fauve séducteur et téméraire en lui disant: « Vous savez mon petit, j’ai l’habitude qu’on m’appelle quand la situation est désespérée. Dites-moi, de quoi s’agit-il ? » Tout en discourrant, je prenais une Corona dans le minibar et m’approchai dangeureusement des jambes de la miss. « Pas touche Moustache. Zêtes pas mon type. Si on a fait appel à vous c’est que vous êtes le seul agent qui nous reste de libre et puis parceque vous êtes sur place »
- Sur place? Qu’entendez-vous par là ?
- Une mission vous attend colonel, à Acapulco.
- J’espère qu’on va pas encore m’envoyer à la Quebrada, j’en ai marre des plongeurs !
- Justement. Vous devez être dans trois heures au restaurant La Quebrada, sur le rôcher d’Acapulco. Là, on vous fera signe et on vous expliquera votre mission.
- Mais, mais… de quoi s’agit-il bordel ?
- Je ne peux vous en dire plus Moustache, moi même je ne suis au courant de rien. Ce que je sais c’est que la situation est extrêmement grave.
- …
- Prenez les clés de la Porsche qui se trouve dans le garage et filez à l’aéroport. Un jet vous y attend pour vous mener à Acapulco ».

Le champignon de la Porsche s’écrasait à souhait et j’avais pu retrouver la trace de Gerardo pour qu’il m’excorte à l’aéroport international Benito Juarez. Je les voyais dans sa Suburban, ils étaient au moins sept. Je dois préciser pour sa défense qu’il est resté stoïque tout le trajet et m’a mené à bon aéroport. Je le remerciai chaleureusement pour que lui et ses collègues qui se farfouinaient dans la CAMIONETA puissent se la couler douce pendant 48 heures.

Décollage de Mexico sans encombre. Mes hôtes ne décrochèrent pas un mot du voyage. En plus de cela ils étaient cagoulés. Le minibar était vide. Y avait pas de havane, encore moins d’hôtesse. Finies les vacances, fallait retourner au turbin.

Nous arrivâmes au dessus d’Acapulco, au coucher du soleil. Acapulco, la Joya del Pacifico, la gême du Pacifique. Telle une vieille actrice hollywoodienne morte bourrée dans son jacuzzi, la ville se lovait au fond de sa baie. Comme des tonnes de silicone s’échappant de ses seins rafistolés à foison, des kilomètres de bidonvilles s’éparpillaient autours de celle qui fut adulée par tout l’occident des années 40 à 80. Acapulco n’est plus aujourd’hui qu’une carricature de ce qu’elle a été, la façade s’est craquelée, laissant voir ce mauvais goût qu’elle a toujours voulu cacher. Sa fille adoptive ; la jeune Cancun, lui a ravi la vedette depuis quelques années. Loi du marketting oblige.

Le jet atterît sur la base militaire de Pie de la Cuesta. De cette même base décollaient les vols de la mort au temps de la somptueuse « Blondasse du Pacifique ». Les bidasses jettaient dans l’océan, à la mode française de la Crevette Bigeard, les opposants du coin. Mais revenons à nos moutons. On ne me pretta pas de porsche et Gerardo n’était pas là. Par contre on avait fait venir un taxi qui m’emmena fissa au restaurant La Quebrada où l’on devait m’en dire plus sur ma mystérieuse mission. A ce point là du récit, je ne doutais pas qu’il me faudrait sauver quelquechose de vachement important, comme la civilisation judéochrétienne, la faune sous marine ou, même, la réputation d’un homme politique. C’était une simple supposition mais elle était parfaitement plausible vu les moyens mis en œuvre pour la réussite de l’expédition.

Dans le jet, j’avais pu enfiler un smoking du meilleur goût et c’est dans cet apparât que je fis irruption, tel Bebel dans l’Homme de Rio, sur la piste de danse du restaurant qui surplombait le fameux rocher des plongeurs suicidaires.
La samba qu’on jouait me fit taper du pied et après deux margaritas… le serveur arrêtait pas de me proposer un « Cokétél Moustaché ? Cokétél Moustaché ? » Mais moi, comme je ne suis pas du style à goûter les coktails bizarroïdes de ces indigènes qui n’arrêtent pas de mettre du piment partout (c’est mauvais pour mon cancer) je le réprimlai sévèrement : « Escoutcha pinegouino, donne moi une margarita et pis c’est marre, capicci ?
- Si senior Moustaché. »
Après deux margaritas donc, je me mis à danser la java avec une fluette brune d’une vingtcinquaine d’années, originaire certainement du nord du pays au vu de ses yeux clairs. La donzelle savait danser et c’est admirative qu’elle me vit faire quelques pas de mon invention. Je la fis tourner et tourner sur de la salsa de supermarché jusqu’à ce qu’elle en perdit l’équilibre et qu’elle tomba dans mes bras. Je m’apprêtai à lui faire le coup du sapeur pompier expert en réanimation (le truc de mon pote le capitaine Le Bigou, des sapeurs pompiers de Paris) quand un gros doigt me tapotta l’épaule. Je me retournai ; laissant sans le vouloir tomber la belle. Le type, ou plutôt le torse vu la taille démesurée du spécimen que j’avais en face de moi, était à n’en pas douter un sbire. De qui, je n’allais pas tarder à le savoir.
Le garde du corps fit un pas de côté et je vis un gros bonhomme d’une soixantaine d’années, en chemise à fleurs, s’avancer vers moi. Il avait lui aussi une belle moustache mais il n’était pas spécialement souriant aussi déniai-je parler barbe à papa. Ses sept autres gardes, tous plus grands que moi de deux têtes n’avaient pas l’air de rigoler non plus. Qu’est-ce que j’avais bien pu leur faire ?
« - Estimado amigo gringo, me dit le gros monsieur avec un sourire forcé, j’aimerais savoir s’il est possible pour moi, Arturo Quiroz de la Varga Chaparro, de danser avec ma novia, ma fiancée, la demoiselle Maria de la Cruz Hermossillo Galeana, qui gît actuellement à vos pied ? Vous comprenez senior, que ce serait mon droit le plus infime que de pouvoir danser avec elle le soir de mes fiançailles et que cela pourrait être pris comme un affront qu’un PINCHE gringo vienne foutre ses pieds sur MA piste de danse dans MON restaurant dans MA ville et venir danser avec MA fiancée quand il peut se payer n’importe quelle GOLFA qu’il trouvera dans les discos merdiques du quartier rouge. » Au fur et à mesure de son discours, je voyais le sang lui monter au cerveau et j’écoutais sa machoire se resserrer à tel point qu’il lui devenait de plus en difficile d’articuler. Pas grave, j’avais compris le sens général de la phrase. Ce type avait l’air pas trop commode et c’était pas le moment de me retrouver dans une histoire de mœurs avec le parain local quand je devais sauver le monde en temps record.
« Excusez mon impotence, sa majesté, lui dis-je en esquissant une courbette, mais j’avais confondu la demoiselle avec une de mes amies, une relation aujourd’hui passée, de celles qui vous font entrevoir la voute céleste sous la charpente d’un quelconque taudis de la colonia Zapata, le temps de quelques minutes d’amour et d’eau fraîche. » Je sais pas pourquoi, il a pas eu l’air d’accepter mes excuses. Il a continué à me regarder fixement pendant quelques bonnes éternités de secondes puis a lancé à un de ses sbires sans cesser de me toiser: « Emmène-là aux cuisines ». Le type la releva et partit avec elle au lieu dit.
Arturo Quiroz de la Varga Chaparro me lança, en chuchottant : « A ta place, gringo, je ne ferais pas de vieux os dans cette ville ni dans ce somptueux état du Guerrero ». Puis, à reculons, il se dirigea, escorté par ses matons, là où l’attendait sa dulcinée. J’avais pas le temps de répondre à ses provocations mais je restai quand même là, histoire de miroiter la face décomposée de celle qui devait être la mère de la fiancée. A ses côtés, je notais la présence d’un père lui aussi passablement préoccupé.
Tout le monde sursauta en entendant les cris du nabot s’en prenant à sa belle. Je crois bien que PERRA ça veut dire chienne, le reste j’ai pas réussi à traduire. J’avais comme l’impression que la fête était finie. Avec tout ça, j’avais pas rencontré mon contact et puis j’avais tout l’air d’être tricard dans le bled. C’est alors qu’un autre doigt me tapota la même épaule que précédemment. J’étais sur le point de faire un OSOTO GARI à celui que je pensais être un des videurs du maître de cérémonie quand je reconnus la voix du pingouin : « Cokétél Moustaché » chuchota-t-il. « Je suis votre contact, suivez moi ». Toujours avec ses coktails à la con. Bon je le suivais tout de même. Une fois sur l’esplanade du resto, avec en toile de fond des pauv’ bougres qui se jettent dans le vide pour trois moules à perle venues de Californie, le serveur me donna quelques renseignements utiles : « Vous êtes fou, Moustaché, de provoquer le senior gouverneur de l’état du Guerrero et propriétaire de tous les hôtels de la ville ! En plus de ça, il mouille dans le narcotraffic. C’est pas bon pour votre capital survie ça, senior.
- Bon, bon, passons, venons en au fait, quelle est ma mission ?
- Vous devez retrouver au plus vite un de vos compatriotes qui a disparu et le ramener en France avant dimanche, 20 heures. Nous sommes vendredi soir, 22 heures 14. En gros, vous avez douze heures pour le retrouver et le ramener en jet à paris. Avec le trajet et le décalage horaire, vous devriez arriver dimanche dans l’après midi.
- Et qui c’est ce compatriote si important je vous prie ?
- Je ne peux pas vous dire son nom mais vous le reconnaîtrez quand vous le verrez. Vous devrez le convaincre de rentrer à Paris ou, sinon, le ramener de force.
- Et de qui vient l’ordre je vous prie cher pingouin restaurateur? »
Le garçon me montra discrètement la paume de sa main : au marqueur y était inscrit 897.
« Putain ! lachai-je » 897 , c’était le nom de code du plus haut responsable de notre organisme, le méro méro, le boss, le grand duc, le lascar, le kador en personne. Personne, à part peut-être le Grand Chef, ne savait de qui il s’agissait mais bon, là n’était pas la question, fallait assurer.
«
- On l’a vu il y a une heure environ au VENUS, rue…
- C’est bon je connais. » Je partis en trombe pour cette antre de vice perdu dans les bourrelets d’Acapulco la cramoisie.
Dans le taxi qui me menait dans le quartier rouge je me remémorai la belle Azucena, celle-là même que j’avais rencontrée au VENUS et qui m’avait moins intrigué par sa danse de table que par sa capacité à engloutir pichet sur pichet de Corona.
Je déboulais dans le VENUS comme un tigre recherchant une proie qu’on lui aurait volé, en ayant auparavant pris soin de demander au taxi, qui s’appelait Miguel, de bien vouloir m’attendre en bas. Le rade n’avait pas changé. Trois ou quatre clients venus des banlieues les plus pourraves de la ville, la RENACIMIENTO, la ZAPATA, se bourraient la gueule économiquement en reluquant le show non moins économique d’une danseuse passée d’âge qui, vu l’entrain qu’elle montrait à la tâche, devait plutôt penser à ce qu’elle pourrait acheter à grailler à ses mômes avec les quelques pesos qu’elle gagnerait ce soir qu’à se donner de toute son âme aux poivrots cramoisis qui s’arrêtaient à peine de boire pour la siffler. Ce qui m’a toujours intrigué au VENUS, c’est la capacité de cette barre en métal, au milieu de la scène, à supporter tant de danseuses obèses. Elle doit en avoir du courage. Si ça se trouve, c’est elle qui supporte tout l’édifice et, tout simplement, elle ne peut pas se casser la gueule.
« - Hola Moustaché ! Qu’est-ce que tu fous là ? ça fait une paie !
- Utaiiiiin, Verde ! Comment qu’ça va ? Le p’tit commerce et tout ça ? »
Verde, le vert, c’était le patron du boui boui, un type formidable, un joyeux luron à la bedaine provocante, c’est ptet pour ça que les filles l’aimaient bien, zavaient quelquechose en commun. Verde avait été journaliste à l’époque, ou plutôt photoreporter mais dégoutté par la corruption qui l’empêchait de faire son boulot comme il l’entendait et qui l’obligeait à travailler sous les ordres directs des commandants successifs de la police municipale, il avait décidé de reprendre ce négoce après la mort quelque peu violente de El Trigo, Le Blé, l’ancien patron de la boite.
« - Hé ben mon salaud, t’aurais pas quelquechose à voir dans ces exécutions ? On vient de retrouver trois têtes de malfrats devant le commissariat du quartier de la Garita. Comme dès que t’arrives, ya du grabuge ben je me disais….
- Hein ? non, pas moi… Dis moi Verde, je suis sur une grosse affaire
- Héhé, ici t’en as plein des grosses affaires ! T’as qu’à te servir !
- Arrêtes tes conneries tu veux. Non , sans déconner, je recherche un Français. On m‘a dit qu’il était chez toi y a pas longtemps.
- Ah ouaip, le Franchouté ! Il est marrant ce con, complêtement blindé ton pote. Et puis ça va pas s’arranger, il est parti avec Juanito.
- Meeeerde…. Où c’est qu’y sont ?
- J’ai cru comprendre qu’ils allaient au Foxy’s, dans la zone des hôtels de luxe, tu vois l’genre ?
- Un peu ouaip. »
Je filais s’en même me rincer le gosier, Verde en fut offensé mais bon, on peut pas toujours faire plaisir à tout le monde. Le taxi était toujours en bas et nous mîmes le cap à toutes berzingues vers le Foxy’s. Je connaissais Juanito, c’était pas un rigolo, un petit dealer de coke qui adorait se mettre des mites jusqu’à plus d’heure. Sur la route, on faillit avoir un carton avec une grosse Camioneta Durango aux vitres teintées qui roulait à contre sens bien au dessus des limites de vitesse propres à la capitale de l’état du Guerrero. Je voulais verbaliser son chauffeur mais j’avais pas le temps et puis ça puait le narco la dedans. Une fois arrivé, le majordome du Foxy’s me força à me vider une tequila cul sec alors qu’une danseuse à la classe côtière du Pacifique se mit à me trifouiller les rouflaquettes. Je dus me frayer un chemin à coups de coudes jusqu’à Juanito qui était entouré d’une jungle de nymphes en déshabillés provocants. Le Franchouté l’avait quitté un peu plus tôt, il préférait les protubérances du taudis aux legers corps parfumés du Foxy’s. Il était retourné dans le quartier rouge le con. Fait marquant, quelques types convaincants venaient de passer. Eux aussi recherchaient un Franchouté. Juanito avait dû leur dire dans quelle zone il était parti. Au vu du cocard qui ornait son œil gauche, je voulais bien croire qu’ils étaient convaincants. Mes neuronnes m’envoyèrent un signal subliminal. Je revis la Camioneta Durango aux vitres teintées se dirigeant vers le quartier rouge. Il fallait retrouver mon Français avant qu’il ne lui arrive quoi que ce soit.
Miguel, le chauffeur était amusé de me faire visiter la ville à cette allure. On passa au Caracol: que dalle, au Victoria, rebelotte… Je savais pas trop où chercher quand je vis l’enseigne où s’affichaient les lettres lumineuses CAACAS. Il s’agissait du CARACAS, le R était tombé un jour de grand vent. J’entrai. Une grande salle miteuse qui, à l’image de la ville, avait dû un jour avoir une certaine classe. Une piste de danse avec une moquette rouge rongée par les mégots mal éteints, des petites tables rondes où dorment des putes alcooliques crevées par l’abattage. A une de ces tables, je crois reconnaître un type. « Non c’est pas lui ! Non ! Oh putain mais si c’est lui ! ».
Qui je vois pas, là, au milieu de ce rade moisi, éclairé par l’unique spot survivant de ce cabaret à la gloire révolue ? Devinez ! Le Grand Chef en personne !
Je m’avançai vers la table, le souffle coupé. Le Grand Chef que j’avais toujours connu si digne et pédant me faisait l’impression d’une sacoche en sky toute rattatinée perdue au milieu d’une montagne de bières vides. Avant que je puisse arriver jusqu’à lui, il avait déjà recommandé une douzaine de bières.
Je m’assis à ses côtés. Il me reconnut. Pas surpis, il me lança :
« - Je savais qu’on viendrait me chercher mais je pensais pas que vous me retrouveriez si tôt.
- ….
- Moustache ? Pourquoi vous ? Z’auraient pas pu m’envoyer la Lituanienne ?
- L’Estonienne, chef, l’Estonienne.
- Tu bois un coup ?
- Ben….
- Salud ! A mort les cons !
- Salud mon chef ! » Faut dire qu’il était plein mon chef… faut dire aussi qu’il boit jamais…. Là j’ai eu un flash.
- « Mais… et les élections ?
- Qu’ils aillent tous se faire enc….. » qu’il a gueulé mon chef, je l’avais jamais vu comme ça ! « Y me cassent les roubignoles avec leurs élections, j’en ai marre, je veux pas y aller. Ca fait tellement de temps que je bosse la dessus que je peux pas, je peux pas…. Ces trous du cul vont m’élire dans deux semaines et moi j’en peux plus… c’est plus mon truc. J’y crois plus. J’ai les boules Moustache, j’ai les booooouuuuules.
- …..
Il se farcit une glutte cul sec puis gerba au coin de la table. Une fois remis, il continua.
- Imagines un peu Moustache, les responsabilités, les scandales, négocier avec les factions, avec l’assemblée… Moi ce qui me plaît c’est gagner, c’est pas les responsabilités.
- Bon, écoutez mon chef, je crois que vous êtes bien blindé là, je vais vous ramener au bercail, vous allez dormir un bon coup, zallez retrouver Madame et puis vous oublierez tout ça, dakidak ?
- Madame ! Ah ça, Madame ! Elle s’en fout bien de ce qui peut m’arriver ! Elle a failli foutre toute ma carrière en l’air celle-là ! Elle partira dans le premier train!
- Mais écoutez mon Grand Chef, si vous voulez que ces trains y partent, ben faut bien que vous soyiez au pouvoir, comment qu’on ferait sans vous ?
- ……..
- Et puis y a pas que vous, on est tout un tas à compter sur vous ! Faut bien qu’on la redresse cette France, non ? Assez de gauchisme crapuleux, d’islamisme aux grandes dents, de fénéants à la solde des contribuables comme vous et moi, assez de ces journalistes qui viennent toujours fourer leur nez dans vos affaires avec Madame et avec Saddam.
- ……
- Avec vous, mon chef, on sait qu’on pourra remettre de l’ordre et mater la chienlit qui n’arrête pas de rouspéter pour un oui pour un non ! Avec vous, on pourra leur fermer leur gueule ! Pensez à cette patrie dont vous nous avez tant vanté les mérites, ce petit coin de paradis où tous auront peur de pêter, même en silence, de peur d’être espionnés par des détecteurs d’odeur. Car nous, aux sévices secrets et en général tous les gardiens de l’empire, nous savons qu’on pourra, ensemble, remettre au pas ces veaux de Français et de pas tout à fait Français ! Ressaisissez-vous mon Grand Chef !
- Fais-le toi même Moustache.
- Quoi ?
- Fais-le toi même, moi j’en peux plus, j’ai pas les épaules pour ça. Mes crises d’angoisse… ah ces crises d’angoisse… j’peux même plus regarder les sondages, ça me donne de l’urticaire. Tiens j’vais pisser.
Il se leva, me laissant dubitatif, ou un truc comme ça, et s’en alla dehors pisser un coup sur le trottoir. J’en étais à la conclusion que le Grand Chef était complêtement moisi ; qu’il valait plus un kopek. Pourtant, fallait que je le ramène au bercail, c’était ma mission. C’est alors que j’entendis le crissement des pneux d’une bagnole qui freine en urgence puis des cris, quelques tirs de kalashnikov et enfin le son d’un démarrage en trombe. Je me précipitai, le 9mm au poing à la sortie du rade. J’eus juste le temps de voir la Durango blanche tourner au coin de la rue. Le Grand Chef n’était pas là. Y avait un clodo qui traînait par là : « Zont levé le guéro, qui m’dit, j’donne pas cher de sa peau ». Traduction : ils ont enlevé le Grand Chef. « Ces types là, je les connais, c’est les types du gouverneur . Dans deux jours, on va le retrouver sans les couilles dans un terrain vague ». Ca sentait le moisi. J’avais comme l’impression que j’avais fait une gaffe… Ptet ben que c’était pas ce Français là qu’ils recherchaient mais plutôt celui qui avait dansé avec la fiancée de leur chef… C’est à dire votre serviteur capilodécoré…
Après avoir silloné toute la ville, à la recherche, sans succès, de la Durango blanche, je décidai de ne rien dire à personne et d’improviser. Il était dix heures du mat et j’avais juste le temps de prendre l’avion pour être le lendemain à Paris pour les résultats du premier tour. Je mis la main sur mon calepin d’instruction pour le maquillage et, après quelques minutes de travail, moi, colonel Moustache, le roi du déguisement et le meilleur agent secret de sa Majesté, je m’étais transformé en Vladimir Berlusky, le Grand Chef.

Je pris l’avion en faisant croire que j’étais lui et que, moi, j’avais péri en mission. Après un long voyage durant lequel j’en profitais pour peaufiner ma posture, mes mimiques, j’arrivais à Paris. Deux heures plus tard j’étais à mon nouveau QG en attente des résultats. Omnubilés qu’ils étaient par le suspense de l’élection, ils ne firent pas attention à ma musculature imposante si peu crédible en comparaison à la chétivité du vrai Grand Chef.
Vingt heures, pile poile. On m’acclame. Je passe en finale. Crette fois-ci, pas intérêt à donner des coups de boule, on attendra la fin du championnat pour ça.