samedi 21 avril 2007

Acapulco entre deux tours

« Merde. Faut pas charier quand même ! »
Telle a été ma réponse quand Mouffeteux m’a signalé le premier janvier dernier, alors que j’étais encore éthyliquement tarabiscotté jusqu’aux amygdales, que le commandant Gérard me mettait en congès forcés jusqu’à mi mai. Officiellement, il s’agissait pour moi de prendre des vacances après mes aventures patagones (que je n’ai pas fini de vous raconter mais ce sera pour une autre occase mes lascars). Officieusement, il s’agissait « de ne pas faire de barouf en période électorale, le Grand Chef n’avait pas besoin de ça, vous comprenez Moustache ? Une bavure à quelques jours du premier tour, ça ferait pas sérieux alors qu’on essaie de se la jouer respectable. Toute la maison connaît vos méthodes et vous savez bien que le commandant, et même Prucheaux, voir le Grand Chef, vous couvriront toujours mais on sait qu’avec vous y a toujours un ou deux cadav’ dans l’placard… »
Le message était clair. J’avais plus qu’à disparaître de la surface de ma mère patrie pour quelques mois… Faut dire quand même qu’y m’a jamais aimé le commandant Gérard (j’utilise ici un pseudonyme pour ne pas divulguer au grand jour les activités extralégales de ce grand nom de la sécurité intérieure). Une rixe à Vladivostok nous a un jour fâché à tout jamais… Tout ça à cause d’Olga, l’agent triple qui zone aujourd’hui en Mandchourie m’a-t-on dit.
Faut pas charier mais y zont charié. Où est-ce que je pouvais bien aller ? Aux Bahamas ? Trop surfait. Pnom Pem ? Pas trop la tête aux commémorations. Je décidai finalement de retourner à mes premiers amours outratlantiques : la terre des cactus et du mezcal, de la tortilla et du piment, de la kalashnikov et du sombrero. J’avisai Bobonne que j’allais acheter des clopes et j’en profitais pour me faire la malle. Je ne prévenais même pas le capitaine Scrotum, paraît qu’on l’avait nommé responsable de la sécurité du Grand Chef pendant la campagne. Antidémocrates de tous poils, méfiez-vous, le capitaine a l’oeil sur vous ! Paraît que notre super candidat ne pouvait même pas aller au p’tit coin sans que son ombre, mon Scrotum, ne l’accompagne et, à l’occasion, lui passe le PQ.
Le 3 janvier au soir, Je prenais le Concorde pour Mexico. Dans l’avion, je tentais de me remémorer mon bilinguisme castillan avec une jeune hôtesse prénommée Pamela. Malheureusement, celle-ci ne parlait pas un mot d’Espingouin et me pris pour un Turc. Les moustaches ? Allez savoir ! Faudra quand même assenir notre compagnie aéronationale un de ses jours de son personnel incompétent.
Je feuilletais les nouvelles en sirotant quelques drinks et en m’enfilant quelques havanes et je me disais : « En fin de compte mon salaud, tu vas pas t’emmerder, t’as droit à plus de quatre mois de vacances aux frais de la princesse. En plus de ça, tu vas pas te farcir leur campagne à la con et toutes les discussions de comptoirs comme les : Pour qui tu votes ? moi c’est Bidule. Et toi ? Moi c’est Machin ! Ah t’es con ! Oui mais si Machin il s’allie avec Truc ben tu vois bien qu’y a une chance que ce soit moins pire qu’avec Bidule alors que, imaginons le cas suivant : tu votes pour Tartampion mais c’est Turlutte que t’as au second tour et dans ce cas, bonjour la porte ouverte à Trucmuche ! Faut voter mon gars, faut voter. » Moi, j’ai toujours préféré le tiercé. Au moins tu sais à quoi t’en tenir. Tu mises sur un canasson. Si y gagne, tu gagnes, si y perd, ben… c’est Bobonne qui te passe un savon. Y a pas plus simple. C’est marrant quand même comme évolue le Français : ado ; il joue à Risk et adulte, ben, y vote. En plus y croit décider de quelque chose ! C’est peut-être ça le plus marrant. Ah y m’font bien rire les gauchos ! Au moins, de not’ côté, on fait front, on est clair, on choisit toujours le pire. Alors que chez eux c’est toujours le moins pire. Y sont cons. Moi, quand je vais acheter un disque, je veux le Piiiire disque, pas le moins pire. On dirait qu’ils vont à contrecœur, aux urnes. Pourquoi ça ? Faudra m’expliquer. C’est eux qui les ont voulues, pas nous. Ils savent très bien que ça marche pas mais ils ont tellement insisté pour les avoir qu’y vont pas risquer d’en changer. C’est un peu comme moi avec Bobonne… mouais, bof. Chais pas. J’crois bien qu’c’est elle qu’a insisté ce soir-là au bal du 14 juillet à Reneaudon. Et puis, sans Bobonne, qu’est-ce que je ferais ? Mon confort, où qui serait ? Le manoir ? Qui s’occuperait des clébards en mon absence ? Et des vigiles ? Et des relations avec les Trudons, ces voisins à la con… Bobonne c’est ma Raie Publique à moi en somme. Pour rien au monde j’en changerai.
J’étais en plein en train de penser à ces choses de la politique qu’une voix trilingue hurla dans les écouteurs Air France pour nous prévennir que Mexico arrivait à grandes envolées. Je me voyais déjà aller me jeter un petit poulqué à Garibaldi. Je tâtais discrêtement la petite Pamela qui me lança un « Voyons mon colon, pas pendant l’atterrissage ! ».
Nous atterissutes et je passais la nuit au Juarez Hutt, l’hôtel le plus proche de l’aéroport. On n’en pouvait plus Pamela et moi, fallait qu’on consomme, on pouvait même pas attend’ un taxi.

Les jours et les mois qui ont suivi ont été baignés dans de la douce insouciance et beaucoup d’alcool. Je me suis RE GA LE mes petits, RE GA LE ! Je ne vous raconterai pas mes aventures, faudrait écrire un roman de 567 pages digne de la Beat Generation. D’où, ellipse.
Je reviens à ma narration quatre mois plus tard, un beau vendredi de la fin avril. Le printemps bourgeonnait dans les juppes mexicaines alors que ma syrhose s’agravait mais je m’en foutais. J’en étais à ma troisième tequila en compagnie de Raimundo, un ami tavernier qui avait ouvert spécialement pour moi le bar Dos Naciones en ce début d’après-midi . Soudain, mon beeper beepa. Message venu d’en haut. Seuls les sévices secrets de Sa Majesté en connaissaient l’existence. Un numéro de téléphone apparut sur l’ecran. Je me rinçais le gosier une dernière fois et renvoyais à ses occupation la serveuse qui avait certainement été un jour miss « décolleté affriollant » et je partais fissa en direction du premier téléphone public venu. Le premier téléphone public ne marchait pas, ni le deuxième, ni le troisième mais le quatrième était le bon. Je composai, anxieux, le numéro. Que pouvait-il se passer d’extraordinaire dans ma mère patrie pour qu’on daigne bien déranger le fleuron de la garde ultra secrète de la Raie Publique ? Au bout du fil, une voix de femme : Rendez-vous dans trente minutes au Motel Paraiso, commune de Tlaplan, numéro 17. Tlalpan, c’était le grand sud. J’étais en plein centre. Fallait se magner. J’appelai Gerardo mon pote de la AFI, le FBI mexicain. Il vint me chercher sur le champs et, pretextant une réunion romantique et collective imminente, je lui fis mettre sa sirène. J’ai jamais roulé aussi vite dans Mexico. A l’avenir j’utiliserai plus souvent mon taxi-cogne. Arrivé à proximité du lupanar, je pretextai une réunion entre hommes pour que Gerardo ne pense même pas à me suivre et je lui laissais un pour boire qui lui permettrait d’organiser sans soucis une de ces petites réunions collectives dont il était si friand.
Je rentrai à pied dans le motel ce qui ne parut pas plaire au gardien. En général, c’est en voiture et discrètement qu’on intègre la place. Havre de paix pour les couples infidèles et jeunes friqués en mal de toit où pouvoir se débaucher, ce motel luxueux était fait de petite maisonnettes à garage où l’on rangeait l’engin à l’abri des regards indiscrets. Je trouvai enfin le numéro 17. Je frappai. Pas de réponse. La main sur mon 9mm, je tournai lentement la poignée. C’était ouvert. Je rentrai. Une obscurité peu accueillante envahissait la pièce. Le temps que mes yeux de linx s’habituent au noir, on alluma la lumière. Je sortis mon pétard et visai la silhouète qui se dessinait sur le plumard. Je rabaissai aussitôt mon arme. Lôvée sur le couffin, une grande blonde fumait une de ces longues cigarettes que l’on voit dans les films noirs. Etait-elle Danoise ? Ukrainienne ? Lituanienne plutôt pensai-je lorsqu’elle se mit à parler : « Colonel Moustache, c’est le commandant Gérard qui m’envoie » Je reconnus l’accent. Elle était Estonienne, j’étais pas loin. « Nous avons un grave problème Moustache. Le monde libre est en danger. » Je pris mon air de grand fauve séducteur et téméraire en lui disant: « Vous savez mon petit, j’ai l’habitude qu’on m’appelle quand la situation est désespérée. Dites-moi, de quoi s’agit-il ? » Tout en discourrant, je prenais une Corona dans le minibar et m’approchai dangeureusement des jambes de la miss. « Pas touche Moustache. Zêtes pas mon type. Si on a fait appel à vous c’est que vous êtes le seul agent qui nous reste de libre et puis parceque vous êtes sur place »
- Sur place? Qu’entendez-vous par là ?
- Une mission vous attend colonel, à Acapulco.
- J’espère qu’on va pas encore m’envoyer à la Quebrada, j’en ai marre des plongeurs !
- Justement. Vous devez être dans trois heures au restaurant La Quebrada, sur le rôcher d’Acapulco. Là, on vous fera signe et on vous expliquera votre mission.
- Mais, mais… de quoi s’agit-il bordel ?
- Je ne peux vous en dire plus Moustache, moi même je ne suis au courant de rien. Ce que je sais c’est que la situation est extrêmement grave.
- …
- Prenez les clés de la Porsche qui se trouve dans le garage et filez à l’aéroport. Un jet vous y attend pour vous mener à Acapulco ».

Le champignon de la Porsche s’écrasait à souhait et j’avais pu retrouver la trace de Gerardo pour qu’il m’excorte à l’aéroport international Benito Juarez. Je les voyais dans sa Suburban, ils étaient au moins sept. Je dois préciser pour sa défense qu’il est resté stoïque tout le trajet et m’a mené à bon aéroport. Je le remerciai chaleureusement pour que lui et ses collègues qui se farfouinaient dans la CAMIONETA puissent se la couler douce pendant 48 heures.

Décollage de Mexico sans encombre. Mes hôtes ne décrochèrent pas un mot du voyage. En plus de cela ils étaient cagoulés. Le minibar était vide. Y avait pas de havane, encore moins d’hôtesse. Finies les vacances, fallait retourner au turbin.

Nous arrivâmes au dessus d’Acapulco, au coucher du soleil. Acapulco, la Joya del Pacifico, la gême du Pacifique. Telle une vieille actrice hollywoodienne morte bourrée dans son jacuzzi, la ville se lovait au fond de sa baie. Comme des tonnes de silicone s’échappant de ses seins rafistolés à foison, des kilomètres de bidonvilles s’éparpillaient autours de celle qui fut adulée par tout l’occident des années 40 à 80. Acapulco n’est plus aujourd’hui qu’une carricature de ce qu’elle a été, la façade s’est craquelée, laissant voir ce mauvais goût qu’elle a toujours voulu cacher. Sa fille adoptive ; la jeune Cancun, lui a ravi la vedette depuis quelques années. Loi du marketting oblige.

Le jet atterît sur la base militaire de Pie de la Cuesta. De cette même base décollaient les vols de la mort au temps de la somptueuse « Blondasse du Pacifique ». Les bidasses jettaient dans l’océan, à la mode française de la Crevette Bigeard, les opposants du coin. Mais revenons à nos moutons. On ne me pretta pas de porsche et Gerardo n’était pas là. Par contre on avait fait venir un taxi qui m’emmena fissa au restaurant La Quebrada où l’on devait m’en dire plus sur ma mystérieuse mission. A ce point là du récit, je ne doutais pas qu’il me faudrait sauver quelquechose de vachement important, comme la civilisation judéochrétienne, la faune sous marine ou, même, la réputation d’un homme politique. C’était une simple supposition mais elle était parfaitement plausible vu les moyens mis en œuvre pour la réussite de l’expédition.

Dans le jet, j’avais pu enfiler un smoking du meilleur goût et c’est dans cet apparât que je fis irruption, tel Bebel dans l’Homme de Rio, sur la piste de danse du restaurant qui surplombait le fameux rocher des plongeurs suicidaires.
La samba qu’on jouait me fit taper du pied et après deux margaritas… le serveur arrêtait pas de me proposer un « Cokétél Moustaché ? Cokétél Moustaché ? » Mais moi, comme je ne suis pas du style à goûter les coktails bizarroïdes de ces indigènes qui n’arrêtent pas de mettre du piment partout (c’est mauvais pour mon cancer) je le réprimlai sévèrement : « Escoutcha pinegouino, donne moi une margarita et pis c’est marre, capicci ?
- Si senior Moustaché. »
Après deux margaritas donc, je me mis à danser la java avec une fluette brune d’une vingtcinquaine d’années, originaire certainement du nord du pays au vu de ses yeux clairs. La donzelle savait danser et c’est admirative qu’elle me vit faire quelques pas de mon invention. Je la fis tourner et tourner sur de la salsa de supermarché jusqu’à ce qu’elle en perdit l’équilibre et qu’elle tomba dans mes bras. Je m’apprêtai à lui faire le coup du sapeur pompier expert en réanimation (le truc de mon pote le capitaine Le Bigou, des sapeurs pompiers de Paris) quand un gros doigt me tapotta l’épaule. Je me retournai ; laissant sans le vouloir tomber la belle. Le type, ou plutôt le torse vu la taille démesurée du spécimen que j’avais en face de moi, était à n’en pas douter un sbire. De qui, je n’allais pas tarder à le savoir.
Le garde du corps fit un pas de côté et je vis un gros bonhomme d’une soixantaine d’années, en chemise à fleurs, s’avancer vers moi. Il avait lui aussi une belle moustache mais il n’était pas spécialement souriant aussi déniai-je parler barbe à papa. Ses sept autres gardes, tous plus grands que moi de deux têtes n’avaient pas l’air de rigoler non plus. Qu’est-ce que j’avais bien pu leur faire ?
« - Estimado amigo gringo, me dit le gros monsieur avec un sourire forcé, j’aimerais savoir s’il est possible pour moi, Arturo Quiroz de la Varga Chaparro, de danser avec ma novia, ma fiancée, la demoiselle Maria de la Cruz Hermossillo Galeana, qui gît actuellement à vos pied ? Vous comprenez senior, que ce serait mon droit le plus infime que de pouvoir danser avec elle le soir de mes fiançailles et que cela pourrait être pris comme un affront qu’un PINCHE gringo vienne foutre ses pieds sur MA piste de danse dans MON restaurant dans MA ville et venir danser avec MA fiancée quand il peut se payer n’importe quelle GOLFA qu’il trouvera dans les discos merdiques du quartier rouge. » Au fur et à mesure de son discours, je voyais le sang lui monter au cerveau et j’écoutais sa machoire se resserrer à tel point qu’il lui devenait de plus en difficile d’articuler. Pas grave, j’avais compris le sens général de la phrase. Ce type avait l’air pas trop commode et c’était pas le moment de me retrouver dans une histoire de mœurs avec le parain local quand je devais sauver le monde en temps record.
« Excusez mon impotence, sa majesté, lui dis-je en esquissant une courbette, mais j’avais confondu la demoiselle avec une de mes amies, une relation aujourd’hui passée, de celles qui vous font entrevoir la voute céleste sous la charpente d’un quelconque taudis de la colonia Zapata, le temps de quelques minutes d’amour et d’eau fraîche. » Je sais pas pourquoi, il a pas eu l’air d’accepter mes excuses. Il a continué à me regarder fixement pendant quelques bonnes éternités de secondes puis a lancé à un de ses sbires sans cesser de me toiser: « Emmène-là aux cuisines ». Le type la releva et partit avec elle au lieu dit.
Arturo Quiroz de la Varga Chaparro me lança, en chuchottant : « A ta place, gringo, je ne ferais pas de vieux os dans cette ville ni dans ce somptueux état du Guerrero ». Puis, à reculons, il se dirigea, escorté par ses matons, là où l’attendait sa dulcinée. J’avais pas le temps de répondre à ses provocations mais je restai quand même là, histoire de miroiter la face décomposée de celle qui devait être la mère de la fiancée. A ses côtés, je notais la présence d’un père lui aussi passablement préoccupé.
Tout le monde sursauta en entendant les cris du nabot s’en prenant à sa belle. Je crois bien que PERRA ça veut dire chienne, le reste j’ai pas réussi à traduire. J’avais comme l’impression que la fête était finie. Avec tout ça, j’avais pas rencontré mon contact et puis j’avais tout l’air d’être tricard dans le bled. C’est alors qu’un autre doigt me tapota la même épaule que précédemment. J’étais sur le point de faire un OSOTO GARI à celui que je pensais être un des videurs du maître de cérémonie quand je reconnus la voix du pingouin : « Cokétél Moustaché » chuchota-t-il. « Je suis votre contact, suivez moi ». Toujours avec ses coktails à la con. Bon je le suivais tout de même. Une fois sur l’esplanade du resto, avec en toile de fond des pauv’ bougres qui se jettent dans le vide pour trois moules à perle venues de Californie, le serveur me donna quelques renseignements utiles : « Vous êtes fou, Moustaché, de provoquer le senior gouverneur de l’état du Guerrero et propriétaire de tous les hôtels de la ville ! En plus de ça, il mouille dans le narcotraffic. C’est pas bon pour votre capital survie ça, senior.
- Bon, bon, passons, venons en au fait, quelle est ma mission ?
- Vous devez retrouver au plus vite un de vos compatriotes qui a disparu et le ramener en France avant dimanche, 20 heures. Nous sommes vendredi soir, 22 heures 14. En gros, vous avez douze heures pour le retrouver et le ramener en jet à paris. Avec le trajet et le décalage horaire, vous devriez arriver dimanche dans l’après midi.
- Et qui c’est ce compatriote si important je vous prie ?
- Je ne peux pas vous dire son nom mais vous le reconnaîtrez quand vous le verrez. Vous devrez le convaincre de rentrer à Paris ou, sinon, le ramener de force.
- Et de qui vient l’ordre je vous prie cher pingouin restaurateur? »
Le garçon me montra discrètement la paume de sa main : au marqueur y était inscrit 897.
« Putain ! lachai-je » 897 , c’était le nom de code du plus haut responsable de notre organisme, le méro méro, le boss, le grand duc, le lascar, le kador en personne. Personne, à part peut-être le Grand Chef, ne savait de qui il s’agissait mais bon, là n’était pas la question, fallait assurer.
«
- On l’a vu il y a une heure environ au VENUS, rue…
- C’est bon je connais. » Je partis en trombe pour cette antre de vice perdu dans les bourrelets d’Acapulco la cramoisie.
Dans le taxi qui me menait dans le quartier rouge je me remémorai la belle Azucena, celle-là même que j’avais rencontrée au VENUS et qui m’avait moins intrigué par sa danse de table que par sa capacité à engloutir pichet sur pichet de Corona.
Je déboulais dans le VENUS comme un tigre recherchant une proie qu’on lui aurait volé, en ayant auparavant pris soin de demander au taxi, qui s’appelait Miguel, de bien vouloir m’attendre en bas. Le rade n’avait pas changé. Trois ou quatre clients venus des banlieues les plus pourraves de la ville, la RENACIMIENTO, la ZAPATA, se bourraient la gueule économiquement en reluquant le show non moins économique d’une danseuse passée d’âge qui, vu l’entrain qu’elle montrait à la tâche, devait plutôt penser à ce qu’elle pourrait acheter à grailler à ses mômes avec les quelques pesos qu’elle gagnerait ce soir qu’à se donner de toute son âme aux poivrots cramoisis qui s’arrêtaient à peine de boire pour la siffler. Ce qui m’a toujours intrigué au VENUS, c’est la capacité de cette barre en métal, au milieu de la scène, à supporter tant de danseuses obèses. Elle doit en avoir du courage. Si ça se trouve, c’est elle qui supporte tout l’édifice et, tout simplement, elle ne peut pas se casser la gueule.
« - Hola Moustaché ! Qu’est-ce que tu fous là ? ça fait une paie !
- Utaiiiiin, Verde ! Comment qu’ça va ? Le p’tit commerce et tout ça ? »
Verde, le vert, c’était le patron du boui boui, un type formidable, un joyeux luron à la bedaine provocante, c’est ptet pour ça que les filles l’aimaient bien, zavaient quelquechose en commun. Verde avait été journaliste à l’époque, ou plutôt photoreporter mais dégoutté par la corruption qui l’empêchait de faire son boulot comme il l’entendait et qui l’obligeait à travailler sous les ordres directs des commandants successifs de la police municipale, il avait décidé de reprendre ce négoce après la mort quelque peu violente de El Trigo, Le Blé, l’ancien patron de la boite.
« - Hé ben mon salaud, t’aurais pas quelquechose à voir dans ces exécutions ? On vient de retrouver trois têtes de malfrats devant le commissariat du quartier de la Garita. Comme dès que t’arrives, ya du grabuge ben je me disais….
- Hein ? non, pas moi… Dis moi Verde, je suis sur une grosse affaire
- Héhé, ici t’en as plein des grosses affaires ! T’as qu’à te servir !
- Arrêtes tes conneries tu veux. Non , sans déconner, je recherche un Français. On m‘a dit qu’il était chez toi y a pas longtemps.
- Ah ouaip, le Franchouté ! Il est marrant ce con, complêtement blindé ton pote. Et puis ça va pas s’arranger, il est parti avec Juanito.
- Meeeerde…. Où c’est qu’y sont ?
- J’ai cru comprendre qu’ils allaient au Foxy’s, dans la zone des hôtels de luxe, tu vois l’genre ?
- Un peu ouaip. »
Je filais s’en même me rincer le gosier, Verde en fut offensé mais bon, on peut pas toujours faire plaisir à tout le monde. Le taxi était toujours en bas et nous mîmes le cap à toutes berzingues vers le Foxy’s. Je connaissais Juanito, c’était pas un rigolo, un petit dealer de coke qui adorait se mettre des mites jusqu’à plus d’heure. Sur la route, on faillit avoir un carton avec une grosse Camioneta Durango aux vitres teintées qui roulait à contre sens bien au dessus des limites de vitesse propres à la capitale de l’état du Guerrero. Je voulais verbaliser son chauffeur mais j’avais pas le temps et puis ça puait le narco la dedans. Une fois arrivé, le majordome du Foxy’s me força à me vider une tequila cul sec alors qu’une danseuse à la classe côtière du Pacifique se mit à me trifouiller les rouflaquettes. Je dus me frayer un chemin à coups de coudes jusqu’à Juanito qui était entouré d’une jungle de nymphes en déshabillés provocants. Le Franchouté l’avait quitté un peu plus tôt, il préférait les protubérances du taudis aux legers corps parfumés du Foxy’s. Il était retourné dans le quartier rouge le con. Fait marquant, quelques types convaincants venaient de passer. Eux aussi recherchaient un Franchouté. Juanito avait dû leur dire dans quelle zone il était parti. Au vu du cocard qui ornait son œil gauche, je voulais bien croire qu’ils étaient convaincants. Mes neuronnes m’envoyèrent un signal subliminal. Je revis la Camioneta Durango aux vitres teintées se dirigeant vers le quartier rouge. Il fallait retrouver mon Français avant qu’il ne lui arrive quoi que ce soit.
Miguel, le chauffeur était amusé de me faire visiter la ville à cette allure. On passa au Caracol: que dalle, au Victoria, rebelotte… Je savais pas trop où chercher quand je vis l’enseigne où s’affichaient les lettres lumineuses CAACAS. Il s’agissait du CARACAS, le R était tombé un jour de grand vent. J’entrai. Une grande salle miteuse qui, à l’image de la ville, avait dû un jour avoir une certaine classe. Une piste de danse avec une moquette rouge rongée par les mégots mal éteints, des petites tables rondes où dorment des putes alcooliques crevées par l’abattage. A une de ces tables, je crois reconnaître un type. « Non c’est pas lui ! Non ! Oh putain mais si c’est lui ! ».
Qui je vois pas, là, au milieu de ce rade moisi, éclairé par l’unique spot survivant de ce cabaret à la gloire révolue ? Devinez ! Le Grand Chef en personne !
Je m’avançai vers la table, le souffle coupé. Le Grand Chef que j’avais toujours connu si digne et pédant me faisait l’impression d’une sacoche en sky toute rattatinée perdue au milieu d’une montagne de bières vides. Avant que je puisse arriver jusqu’à lui, il avait déjà recommandé une douzaine de bières.
Je m’assis à ses côtés. Il me reconnut. Pas surpis, il me lança :
« - Je savais qu’on viendrait me chercher mais je pensais pas que vous me retrouveriez si tôt.
- ….
- Moustache ? Pourquoi vous ? Z’auraient pas pu m’envoyer la Lituanienne ?
- L’Estonienne, chef, l’Estonienne.
- Tu bois un coup ?
- Ben….
- Salud ! A mort les cons !
- Salud mon chef ! » Faut dire qu’il était plein mon chef… faut dire aussi qu’il boit jamais…. Là j’ai eu un flash.
- « Mais… et les élections ?
- Qu’ils aillent tous se faire enc….. » qu’il a gueulé mon chef, je l’avais jamais vu comme ça ! « Y me cassent les roubignoles avec leurs élections, j’en ai marre, je veux pas y aller. Ca fait tellement de temps que je bosse la dessus que je peux pas, je peux pas…. Ces trous du cul vont m’élire dans deux semaines et moi j’en peux plus… c’est plus mon truc. J’y crois plus. J’ai les boules Moustache, j’ai les booooouuuuules.
- …..
Il se farcit une glutte cul sec puis gerba au coin de la table. Une fois remis, il continua.
- Imagines un peu Moustache, les responsabilités, les scandales, négocier avec les factions, avec l’assemblée… Moi ce qui me plaît c’est gagner, c’est pas les responsabilités.
- Bon, écoutez mon chef, je crois que vous êtes bien blindé là, je vais vous ramener au bercail, vous allez dormir un bon coup, zallez retrouver Madame et puis vous oublierez tout ça, dakidak ?
- Madame ! Ah ça, Madame ! Elle s’en fout bien de ce qui peut m’arriver ! Elle a failli foutre toute ma carrière en l’air celle-là ! Elle partira dans le premier train!
- Mais écoutez mon Grand Chef, si vous voulez que ces trains y partent, ben faut bien que vous soyiez au pouvoir, comment qu’on ferait sans vous ?
- ……..
- Et puis y a pas que vous, on est tout un tas à compter sur vous ! Faut bien qu’on la redresse cette France, non ? Assez de gauchisme crapuleux, d’islamisme aux grandes dents, de fénéants à la solde des contribuables comme vous et moi, assez de ces journalistes qui viennent toujours fourer leur nez dans vos affaires avec Madame et avec Saddam.
- ……
- Avec vous, mon chef, on sait qu’on pourra remettre de l’ordre et mater la chienlit qui n’arrête pas de rouspéter pour un oui pour un non ! Avec vous, on pourra leur fermer leur gueule ! Pensez à cette patrie dont vous nous avez tant vanté les mérites, ce petit coin de paradis où tous auront peur de pêter, même en silence, de peur d’être espionnés par des détecteurs d’odeur. Car nous, aux sévices secrets et en général tous les gardiens de l’empire, nous savons qu’on pourra, ensemble, remettre au pas ces veaux de Français et de pas tout à fait Français ! Ressaisissez-vous mon Grand Chef !
- Fais-le toi même Moustache.
- Quoi ?
- Fais-le toi même, moi j’en peux plus, j’ai pas les épaules pour ça. Mes crises d’angoisse… ah ces crises d’angoisse… j’peux même plus regarder les sondages, ça me donne de l’urticaire. Tiens j’vais pisser.
Il se leva, me laissant dubitatif, ou un truc comme ça, et s’en alla dehors pisser un coup sur le trottoir. J’en étais à la conclusion que le Grand Chef était complêtement moisi ; qu’il valait plus un kopek. Pourtant, fallait que je le ramène au bercail, c’était ma mission. C’est alors que j’entendis le crissement des pneux d’une bagnole qui freine en urgence puis des cris, quelques tirs de kalashnikov et enfin le son d’un démarrage en trombe. Je me précipitai, le 9mm au poing à la sortie du rade. J’eus juste le temps de voir la Durango blanche tourner au coin de la rue. Le Grand Chef n’était pas là. Y avait un clodo qui traînait par là : « Zont levé le guéro, qui m’dit, j’donne pas cher de sa peau ». Traduction : ils ont enlevé le Grand Chef. « Ces types là, je les connais, c’est les types du gouverneur . Dans deux jours, on va le retrouver sans les couilles dans un terrain vague ». Ca sentait le moisi. J’avais comme l’impression que j’avais fait une gaffe… Ptet ben que c’était pas ce Français là qu’ils recherchaient mais plutôt celui qui avait dansé avec la fiancée de leur chef… C’est à dire votre serviteur capilodécoré…
Après avoir silloné toute la ville, à la recherche, sans succès, de la Durango blanche, je décidai de ne rien dire à personne et d’improviser. Il était dix heures du mat et j’avais juste le temps de prendre l’avion pour être le lendemain à Paris pour les résultats du premier tour. Je mis la main sur mon calepin d’instruction pour le maquillage et, après quelques minutes de travail, moi, colonel Moustache, le roi du déguisement et le meilleur agent secret de sa Majesté, je m’étais transformé en Vladimir Berlusky, le Grand Chef.

Je pris l’avion en faisant croire que j’étais lui et que, moi, j’avais péri en mission. Après un long voyage durant lequel j’en profitais pour peaufiner ma posture, mes mimiques, j’arrivais à Paris. Deux heures plus tard j’étais à mon nouveau QG en attente des résultats. Omnubilés qu’ils étaient par le suspense de l’élection, ils ne firent pas attention à ma musculature imposante si peu crédible en comparaison à la chétivité du vrai Grand Chef.
Vingt heures, pile poile. On m’acclame. Je passe en finale. Crette fois-ci, pas intérêt à donner des coups de boule, on attendra la fin du championnat pour ça.

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